Note d'intention du Réalisateur

Le propos de ce film, à partir d’un évènement original et inédit : les tribulations d’une troupe de théâtre des Hauts-de-France à travers un pays lointain, teinté de l’exotisme des Mille et une Nuits (Bagdad n’est pas loin) n’est pas seulement de raconter une épopée, qui pourtant oscille entre le suspense, la comédie et la nostalgie. C’est surtout une belle histoire, pour une fois, dans un pays qui n’a connu que des tragédies jusqu’à maintenant.

D’abord l’intrigue prend place en Mésopotamie, littéralement « le pays entre les fleuves » (le Tigre et l’Euphrate), berceau de nos civilisations. Lorsqu’on en prend conscience on regarde ce paysage et ce peuple avec une perception particulière. C’est aussi le Moyen-Orient, région de conflits incessants vers laquelle est centrée l’attention du reste du monde.

Les Peshmergas (en persan : « Celui qui va au devant de la mort. ») en sont le vivant symbole et sont respectés par tous dans le pays. On les croise tous les jours aux différents points de contrôle et sur les lieux publics, leur présence est rassurante. D’ailleurs le Kurdistan Irakien est le seul territoire de la région qui soit sécurisé, d’où le nombre croissant de réfugiés.

D’origine Indo-Européenne, et majoritairement musulmans sunnites, les Kurdes n’ont pas érigé la religion en système politique (même si elle est très présente dans les comportements sociaux), et la liberté des autres cultes est réelle, en témoigne la monumentale statue de la Vierge à l’entrée du quartier chrétien d’Erbil.

La tournée théâtrale est l’occasion de toutes ces découvertes, et de rencontres : car il a fallu apprendre à se connaître et travailler ensemble malgré les différences culturelles et linguistiques. Le spectacle lui-même, pourtant typiquement franco-français au départ, s’est en quelque sorte hybridé à la suite de ce partage des cultures, et s’est enrichit pour l’occasion de scènes empruntées aux traditions Kurdes et Persanes.

Raconter les destins qui se croisent avec l’histoire : sur la route, aux étapes, entre les répétitions et les spectacles, les uns et les autres racontent le parcours qui les a amenés là, notamment les Syriens. L’exil, les passages aux frontières clandestins souvent au risque de leurs vies, les mésaventures, la difficulté de vivre en acceptant des emplois sans intérêt et mal payés, les espoirs, les doutes, le mal du pays.

Les jeunes Kurdes, eux, s’interrogent sur leur avenir, le conflit entre les traditions culturelles, familiales et religieuses, et leur désir de s’en affranchir.

theatre de rue au Kurdustan-25

La culture, notamment le théâtre peut il aider au rapprochement des peuples ? Car au-delà des différences, des thèmes se dégagent du spectacle, qui sont communs aux différentes cultures : le poids des traditions, la pression familiale…mais aussi la convivialité.

Peut-on aider par ce moyen à guérir les blessures de l’âme et de la guerre ? Celle-ci est constamment présente soit en arrière plan de façon subjective, soit plus concrètement dans les camps de réfugiés qui en sont la conséquence directe.

Ce langage universel peut apporter un message d’espoir mais également, à l’issue de cette expérience collective, influencer les parcours de vies de chacun, français, kurdes ou Syriens.

La narration

Le film est le récit chronologique de cette aventure au Kurdistan, une sorte de carnet de voyage en flash-back. Les voix tantôt in tantôt off des différents acteurs servent la narration, notamment par les entretiens réalisés avant, pendant, et après le séjour, ou des propos recueillis dans l’action.

Ils racontent les impressions de chacun sur les évènements successifs : la tension qui monte lors de la préparation du spectacle, l’émotion collective avant le lever de rideau, la vie de la tournée sur la route, le partage ou la confrontation des cultures, les tabous, les transgressions, le choc des camps de réfugiés…

Entre chaque temps fort l’histoire se déroule dans un rythme effréné au son de la musique du spectacle, sur les images de la route, des aléas, des rencontres, des représentations dans les décors variés du pays, théâtres, villes, montagnes, dans les rues ou dans les parcs, comme dans une sorte de tourbillon qui va s’arrêter brusquement, inévitablement.

La conclusion de cette épopée, est redoutée mais acceptée par tous, conscients, à l’heure du bilan, que les belles histoires ont aussi une fin.

Mais tous en espèrent une suite.

Après ?

La question est posée maintes fois au cours du séjour car à peine sur la route on réalise que cette aventure prendra fin bien vite. La plupart des jeunes sont inconsolables au moment de se quitter, convaincus pour certains qu’il n’y aura pas de lendemain et qu’ils vont retourner à leur quotidien. C’est surtout le cas pour les Syriens qui ne se voient pas d’avenir dans ce pays où ils se sentent considérés malgré tout comme des intrus et où ils font partie du sous prolétariat.

Les rapports des Syriens avec les jeunes Kurdes n’ont d’ailleurs pas été faciles au début, ces derniers ont accueilli avec une certaine froideur ces invités de la dernière minute, et c’est justement l’aventure collective de cette tournée au cours de laquelle les uns et les autres ont appris à se connaître et s’apprécier qui a permit de changer les relations, on y voit une fraternité naître et grandir jour après jour.

Nous reverrons nous ? Y aura-t-il une suite à cette expérience ? Les jeunes étudiants Kurdes de l’Institut vont-ils s’approprier ou s’inspirer de cette forme théâtrale originale qu’ils auront découverte et l’adapter à leur pays ? Ce Théâtre va-t-il leur ouvrir de nouveaux horizons ? Iront-ils rejouer dans les camps de réfugiés où les habitants sont tellement en manque de divertissement et de culture ?

Car au-delà des enjeux géopolitiques, c’est bien de cette culture dont les peuples ont besoin pour s’émanciper, échapper aux mirages obscurantistes, au repli sur soi, pour se former un libre arbitre, et aller vers les autres.

Le théâtre a été, depuis l’antiquité, un art et un moyen d’expression populaire, permettant la transgression subtile des interdits, il fait souffler un vent de liberté.

Et comme le disent Vincent et Paul, c’est cette nouvelle génération qui a les outils en main pour tenter de bâtir un monde meilleur.

Jérôme Palteau
Réalisateur
VIC Production